Récit de voyage : de la France au Japon en train

6 janvier 2026

Lorsque j’ai pris contact avec Julie, voici les premiers mots qu’elle m’a dit  :
— Je suis à Vladivostok et je prends le ferry demain pour atteindre la Corée du sud.
Nous nous sommes donc donné rendez-vous en visio trois jours plus tard pour qu’elle me raconte ce voyage extraordinaire.
Au-delà du parcours en train, inédit en soi, le trajet devient l’aventure elle-même. Découvrez pourquoi le récit de voyage est un condensé de vie.
 
 

Rejoindre le Japon sans avion

 

J’avais la possibilité de vivre une expérience extraordinaire pendant plusieurs mois dans une famille au Japon. Je venais de quitter mon travail, j’avais vingt-six ans, je cherchais un sens à ma vie. J’en rêvais, mais prendre l’avion était incompatible avec mes valeurs. Alors j’ai réfléchi aux différentes alternatives possibles, j’ai cherché, me suis renseignée. 

La solution est soudain apparue : je pouvais rejoindre le Japon en train et en bateau. 

C’était possible, mais seule, cela me semblait difficile.

L’un de mes amis proches rêvait de visiter le Japon. J’ai donc saisi l’occasion et lui ai proposé de m’accompagner.

Ce trajet lui a paru tout d’abord impensable.  Trop long, trop fastidieux !

Nous avons regardé ensemble toutes les étapes, épluché toutes les conditions. Quel pays allons-nous traverser, en combien de temps ? Oui, le trajet est long, mais il fait partie du voyage. C’est exceptionnel en soi.

Quelques jours plus tard, sa décision était prise. Il était partant pour m’accompagner !

 

L’organisation du voyage

 

Le contexte géopolitique est compliqué. Nous avons trois possibilités pour rejoindre l’Asie, mais le passage par la Russie nous semble incontournable. Est-ce possible alors que ce pays est en guerre ? Apparemment, oui. Nous pouvons prendre le transsibérien pour rejoindre Vladivostok. Ensuite, un bateau nous mènera jusqu’en Corée du Sud, avant de prendre celui qui nous amènera au Japon.

En tant que français, avec un visa, l’accès à la Russie est autorisé. Nous ne sommes pas à l’aise avec l’idée, mais c’est de loin le chemin le plus rapide. On nous demande d’avoir un contact sur place avec une adresse où nous sommes censés rester. Nous avons la chance de connaître une moscovite rencontrée pendant nos études qui accepte de nous héberger quelques jours, avant de prendre le transsibérien.

 

Un projet plus compliqué que prévu

 

Après quelques semaines de préparation, avec David, nous montons à bord de notre premier train à la fin du mois de juin. C’est parti pour cet incroyable périple ! Nous commençons notre périple en passant par l’Autriche, la Roumanie, la Turquie et enfin la Georgie. Tout se passe sans encombre jusqu’à notre arrivée à la frontière russe. Là, ça se corse : l’attente est interminable. On nous interroge plus d’une heure sur la raison de notre venue. Heureusement, on nous avait prévenus : 

— Surtout, dites bien que vous êtes mariés, sinon vous ne serez pas crédibles. 

Nous jouons le jeu et passons.

Arrivés dans la première gare russe, nous sentons immédiatement le poids de la guerre. Nous assistons au départ des jeunes qui embrassent leurs parents sur le quai avant de rejoindre le front en Ukraine. Même si on le savait, c’est autre chose de le voir de ses propres yeux. Des jeunes comme cela, nous en croiserons tout le temps lors de notre traversée de la Russie. Nous arrivons chez notre amie à Moscou chez qui nous passons quelques jours, avant de monter dans le transsibérien.

Avant ce voyage, nous n’avions pas pris la mesure de la difficulté à prendre ce train. 

Tout d’abord, il est impossible d’utiliser une carte bleue internationale en Russie. Pour réserver notre billet (de France), nous sommes passés par un site biélorusse. Une fois la transaction faite, notre carte bleue est restée bloquée sept jours, pour vérification !

Sur place, on ne peut pas retirer d’argent et c’est très difficile d’en échanger. Par chance, nous avions pensé à échanger des roubles en Turquie…

 

Le voyage à bord du transsibérien

 

Le jour J arrive enfin. Notre périple à bord va durer sept jours. Nous découvrons notre wagon et notre hôtesse, Irina.

Bien loin de notre imaginaire, un trajet dans le transsibérien implique un choix : quelle classe choisir ? Pour un trajet aussi long, cela n’a rien d’anodin.

En Première classe, nous sommes seulement tous les deux et pouvons ouvrir notre fenêtre.

En Seconde classe, la fenêtre est bloquée, et en Troisième classe, on partage un dortoir exigu et sombre avec des inconnus.

Nous choisissons la première classe pour cette fameuse fenêtre. On l’a regretté au début car cela limite les rencontres, mais l’ambiance n’est pas à la fête. D’ailleurs, nous sommes les seuls étrangers. 

Dans ce train, pas de wagon restaurant, ni de wagon bar. Chacun doit prévoir sa nourriture pour toute la semaine. Irina apporte un samovar rempli d’eau chaude plusieurs fois par jour.

J’ai apporté des flocons d’avoine et du porridge et David a emporté des nouilles et des biscuits. Nous les dévorons dès le premier jour avec du thé ou de la tisane tout au long de la journée.

Au bout de trois jours, nous rêvons de légumes et de fruits frais. Nous réfléchissons alors à une stratégie pour pouvoir acheter des tomates et du raisin dans un supermarché lors d’une longue pause du train. Nous notons les arrêts. Ceux-ci ont lieu le matin ou le soir. Nous interrogeons Irina pour programmer notre escapade. Lors du prochain arrêt, le train s’arrête 22 minutes. Nous mettons en place un plan précis.

Nous avons pu repérer sur notre téléphone un supermarché à cinq minutes à pied de la gare. Lorsque le fameux arrêt approche, nous lançons un minuteur sur le téléphone. Nous estimons que nous pouvons y aller tous les deux.

 

Une fausse bonne idée

 

Nous sortons aussitôt du train et partons en courant vers le magasin. Nous achetons nos victuailles, imaginons le festin : un apéro dinatoire ! Nous percevons déjà le goût sucré du raisin éclatant dans nos bouches. Arrivés dans l’échoppe, nous savons tous les deux ce que nous devons acheter. Tout se fait de manière efficace et rapide. Nous courons à nouveau vers la gare et arrivons essoufflés, mais avec 8 minutes d’avance. 

Sauf que le train est déjà en train de partir ! Il s’envole sous nos yeux avec toutes nos affaires et surtout… nos passeports que nous avons laissés ! 

Nous restons pantois sur le quai de la gare, choqués :  nous sommes seuls, en Russie, sans papiers d’identité. Nous devons absolument récupérer ce train, mais comment ?

Heureusement, nous avons pris notre argent. Malgré tout, notre somme de roubles est très limitée. Pas de temps à perdre, nous décidons de prendre un taxi. On explique comme on peut au chauffeur, le problème. Nous devons absolument rejoindre la prochaine gare avant le passage du train. Il nous explique que cela va être compliqué, mais il accepte.

 

La course-poursuite

 

Nous partons sur les chapeaux de roue, la voiture décolle entre deux bosses. Nous en avons pour deux heures, les yeux rivés sur la route, dans un silence aussi grand que notre angoisse. Nous finissons par arriver à la gare, mais là… le train repart déjà ! 

Nous demandons au chauffeur s’il peut nous conduire au prochain arrêt, le supplions. 

Nous sortons même un billet pour lui montrer que nous avons de quoi le payer (même si cela nous met dans une situation compliquée pour la suite). Il refuse. Il ne peut pas, tout simplement parce que c’est trop loin de chez lui.

Nous essayons alors de trouver un autre taxi pour nous emmener. Nous n’avons pas une minute à perdre. Nous trouvons quelqu’un. Ouf.

Il sent la vodka à plein nez. Mais avons-nous vraiment le choix ?

C’est reparti sur la route cabossée, il fonce. Il commence à faire froid, la nuit est tombée et je suis en  tee-shirt. Nous en avons encore pour deux bonnes heures.

Le chauffeur met tout en œuvre pour réussir sa mission. Finalement, c’est une aventure pour lui aussi !

Nous arrivons à la gare, fonçons sur le quai et apercevons le transsibérien au loin.

La porte de notre wagon s’ouvre et Irina nous accueille les bras grands ouverts.

Elle s’était inquiétée pour nous. Tout le wagon est au courant. Tout le monde sort de sa cabine et nous félicite. Ils sont impressionnés.

Une chose est sûre, plus jamais nous ne quitterons ce train.

Notre apéro nous a coûté cher, très cher.

Personne n’a pu répondre à notre question : pourquoi le train est-il parti en avance alors qu’en plus nous n’étions pas là ? Nous nous sommes demandés si Irina ne l’avait pas fait exprès, si elle ne nous avait pas donné de faux horaires. Nous ne le saurons jamais.

 

La fin du périple

 

Nous finissons par arriver à Vladivostok où nous prenons un ferry vers la Corée du Sud. L’aventure n’est pas terminée…

Je fais partie des rares femmes à bord. Nous sommes entourés de marins qui partent pêcher. Des accords bilatéraux existent entre les deux pays qui autorisent certains quotas de pêche. Nous essayons de discuter, mais les hommes sont ivres et ne comprennent pas du tout pourquoi nous prenons ce bateau alors que tout est si simple en avion.

Après ce trajet en ferry, nous passons quelques jours en Corée avant de gagner notre destination finale, le Japon où nous avons prévu de rester plusieurs mois.

Je suis heureuse d’avoir pu réaliser ce périple, même si je trouve cela inconscient avec le recul. Nous aurions vraiment pu nous retrouver dans une situation extrêmement compliquée si nous n’avions pas pu récupérer le transsibérien. J’en frémis encore quand j’y pense.

 

Pour des raisons de confidentialité, les prénoms ont été modifiés.

 

Les expériences en voyage nous transforment, nous font souvent grandir. Les raconter à un biographe permet de prendre la mesure de ce qu’on a vécu et d’en garder les émotions et les détails. 

Quel voyage vous a le plus marqué ou transformé ? Souhaiteriez-vous en garder une trace écrite ?

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